27 janvier 2026

Réinventer l’évaluation des lésions à la moelle épinière grâce à l’ÉlectroSacroGramme 

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L’ÉlectroSacroGramme ouvre la voie à une nouvelle manière d’évaluer les lésions de la moelle épinière : plus précise, plus objective, et surtout sans examen rectal manuel.

Les lésions de la moelle épinière (LME) — qu’elles soient d’origine traumatique, dégénérative ou liées à certaines maladies — sont en constante augmentation à l’échelle mondiale. Au Canada seulement, jusqu’à 5000 nouveaux cas surviennent chaque année. Or, l’évaluation des LME repose encore largement sur l’examen rectal manuel, une méthode utile, mais peu sensible, qui limite la précision du diagnostic initial.

Cette lacune a motivé les Drs Andréane Richard-Denis et Jean-Marc Mac-Thiong, respectivement physiatre et chirurgien spinal à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, à développer une approche innovante : l’ÉlectroSacroGramme (ESG), un procédé non invasif permettant d’examiner avec finesse la fonction de la moelle épinière à partir des terminaisons nerveuses sacrées (lire : les nerfs qui émergent de la dernière section de la moelle épinière, à la hauteur du sacrum). « Notre dispositif quantifie en direct les réponses sensitives, motrices et réflexes que l’on évalue traditionnellement de façon subjective au doigt lors de l’examen rectal. Cela enrichit considérablement l’examen clinique, améliore la précision du diagnostic et oriente plus rapidement la prise en charge du patient » , résume la Dre Richard-Denis.

En quête de nuances

La moelle épinière agit comme un câble central où transitent les commandes motrices, sensitives et autonomes entre le cerveau et le reste du corps. Lorsqu’elle est lésée ou comprimée, il en résulte divers déficits moteurs, sensoriels et autonomiques. Les fonctions sacrées — sexuelles, urinaires et intestinales — figurent parmi celles qui sont le plus souvent touchées, et leur degré d’atteinte oriente la trajectoire de soins.

L’examen rectal demeure la pierre angulaire pour évaluer la sévérité d’une lésion médullaire. Seulement, celui-ci repose uniquement sur le doigté du clinicien et n’offre qu’une lecture binaire — y a-t-il présence ou non ? — de certains indicateurs. « Cela nous empêche de prendre la pleine mesure de la gravité de la lésion, et augmente le risque de passer à côté de préservations discrètes, déplore la physiatre. Le manque de détails peut ralentir l’orientation clinique, brouiller l’anticipation des complications et rendre plus difficile la discussion avec les équipes soignantes, le patient et ses proches quant au potentiel de récupération et aux options thérapeutiques. »

Afin d’accroître la précision de l’évaluation clinique, les spécialistes ont eu recours à l’électromyographie de surface afin d’intégrer des valeurs objectives. « De petites électrodes sont placées au niveau périnéal, puis l’ESG — un dispositif portable qui se glisse dans la poche d’un sarrau — émet un stimulus électrique, et enregistre la réponse musculaire associée aux terminaisons nerveuses sacrées. L’examen s’effectue directement au chevet, en quelques minutes seulement, et sans aucune insertion rectale », explique la Dre Richard-Denis.

Des retombées pour le patient, la science… et le réseau de la santé

Pour la Dre Richard-Denis, l’ESG transforme déjà la prise en charge des personnes atteintes de LME et ce, dès leur arrivée à l’urgence ou à la clinique externe. « Son caractère non invasif facilite l’acceptation et la réalisation de l’examen, tant pour les patients que pour les cliniciens, souligne-t-elle. De plus, comme l’appareil génère automatiquement des mesures quantitatives, il est simple d’utilisation même pour des professionnels moins expérimentés ».

Plus important encore, sa précision accrue contribue à raffiner le diagnostic et, donc, à mieux aiguiller l’équipe médicale dès l’évaluation initiale. « On peut ainsi prioriser les patients requérant une chirurgie spinale précoce, mieux caractériser la sévérité de l’atteinte médullaire et sacrée, dégager plus rapidement des profils de récupération et adapter la trajectoire de réadaptation, affirme la spécialiste. Dans le contexte où les LMEs nécessitent des soins spécialisés complexes, coûteux et souvent prolongés, le recours à l’ESG permet d’optimiser les ressources tout en améliorant les parcours thérapeutiques et la récupération à long terme. »

Les retombées s’avèrent tout aussi marquantes pour la recherche. Grâce à l’ESG, il devient enfin possible d’observer la fonction neurologique sacrée dès la phase très aiguë d’une LME, une période jusqu’ici très difficile à documenter. « Ces nouvelles données permettent de mieux comprendre comment le système nerveux central réagit et s’adapte dans les premiers jours suivant la blessure et renforcent les bases scientifiques nécessaires au développement futur de la recherche clinique », s’émerveille la physiatre.

Actuellement à l’étude à l’Hôpital du Sacré-Cœur, l’ESG suscite déjà un intérêt grandissant au niveau international. « À l’instar de l’électrocardiogramme dont les mesures quantitatives ont révolutionné l’évaluation de la fonction cardiaque, l’ESG possède un réel potentiel transformateur pour l’évaluation des lésions médullaires, des syndromes de la queue de cheval, mais aussi pour mieux identifier et comprendre la contribution neurogène à de nombreuses dysfonctions sacrées comme l’incontinence urinaire, conclut la Dre Richard-Denis avec enthousiasme. Je suis convaincue que ces avancées ouvriront la voie à une approche plus précise et véritablement personnalisée. »